Les dernières innovations dans les processus de fabrication? _ Intervention Conférence Avantex

J’ai pris comme grille de lecture, mon travail de création/recherche, pour répondre à cette question, à l’occasion de la table ronde du salon professionnel Avantex-Messe Frankfurt, dédié à la mode & haute technologie, à laquelle j’étais invitée, mercredi 8 février 2017, aux côtés de Donald Potard, Président du département Fashion Design au Paris College of Art, d’Alice Gras, Co-créatrice de La Fashiontech, Florence Bost, Designer textile, Pierre Letz, Président de la Fédération Française de la création couture sur mesure, Mirja Kreuziger, Ingénieur Textile, Niederrhein, Université de Sciences Appliquées et animée par Gilles Muller, R3ILab.

En effet, designer/geek et nourrie par l’héritage des travaux d’aiguille old school de mes grands-mères, j’entame en 2011 ce travail de création, que je nomme « artisanat numérique », avec l’envie de travailler sur l’hybridation des techniques, de créer une pièce intergénérationnelle en matérialisant le langage binaire d’un Qr code par des techniques d’ennoblissement textile (broderie, canevas, tissage etc…). Derrière ce concept, il y a l’ambition de créer des pièces uniques, de questionner le sens, en contournant les usages répandus des NTIC pour encapsuler une œuvre d’art et de renouer avec un geste lent en rupture avec l’accélération temporelle de l’époque. Parce que je crois profondément que les travaux de créateurs-chercheur peuvent donner des pistes de réflexion sur le sujet et que leurs approches doivent être davantage prises en compte, en amont des processus de fabrication.

L’hybridation des savoir-faire traditionnels et de la technologie est pour moi la clé des innovations de demain. Car, face aux questions et enjeux sur la robotisation, l’intelligence de la main est devenue plus que nécessaire. Cela fait écho à notre époque. Après la frénésie technophile des années 2000, nous rééquilibrons naturellement les choses et redonnons de l’intérêt au savoir-faire manuel. Faut il y voir les prémices d’un instinct de survie ?  J’ai l’exemple en tête, d’une usine de filature en France, visitée l’an dernier, qui pour répondre à une demande spéciale concernant un projet de fil recyclé, a développé une solution en propre, à mi-chemin entre automatisation high tech et bidouillage manuel. 

Je m’intéresse depuis longtemps aux détournements, aux mouvements alternatifs et j’ai vu la montée en puissance des techniques issues de hackerspace contaminer désormais, des milieux plus académiques et traditionnels. Les métiers d’art ancestraux se frottent aux nouvelles technologies : marqueterie et découpe laser, mode/bijouterie et imprimante 3D. D’ailleurs certains l’ont déjà bien compris en créant des fablabs en interne, comme Leroy Merlin et son Techshop. Pourquoi ? Parce que les mouvements underground, les hackers, les créateurs-chercheurs, ont une capacité d’audace, d’expérimentation, de non retour sur investissement immédiat et de faire, que les grands groupes n’ont pas. Je me demande d’ailleurs parfois, dans quelle mesure, nous ne sommes pas la R&D externalisée de ces groupes via nos publications sur Instagram & Facebook. Il n’y a qu’à observer les collaborations qui se multiplient entre jeune création et grands groupes (La Redoute, Monoprix) ou encore l’exemple du collectif Vêtements, qui oriente de plus en plus son cœur de métier vers de la collab pour insuffler un supplément de créativité aux marques installées (Champion, Canada Goose, etc…) prenant ainsi la forme d’un bureau de style satellite. Donc, pour synthétiser : l’underground, plus qu’avant irrigue le mainstream. 

J’observe aussi un phénomène grandissant : les réseaux sociaux sont devenus des donneurs d’ordre de production et font la pluie et le beau temps des carnets de commande. Avec la consécration du pouvoir des bloggeuses et des influenceurs, la production s’organise de plus en plus, en fonction du nombre de likes et de followers. Instagram et facebook font sauter les maillons de la chaine textile. Désormais, les influenceurs ont, avec leur double casquette de styliste/ DO, inversé la dynamique du processus décisionnel et ceci pour le plus grand plaisir des marques, qui même avant de lancer la production savent qu’elles seront en rupture de stock. Preuve en est, les collaborations de marques avec des bloggeuses, qui sont sold out, deux heures après la publication d’un post sur leurs comptes. 

La deuxième tendance qui m’interpelle et qui découle de ce premier point, c’est la question du sens. Pour paraphraser l’ami Rabelais: “innovation sans conscience n’est que ruine de l’âme”. L’innovation dans les processus de fabrication est de plus en plus indissociable des questions de traçabilité, de transparence et de développement durable des modes de production, avec l’économie circulaire en figure de proue. Je travaille avec acharnement depuis 3 ans à l’émergence d’une filière d’Upcycling autour de la valorisation d’un déchet textile. J’ai vu l’intérêt sur cette question grandir de mois en mois et le flux d’alertes sur ces mots-clés remplir ma boite mail. Le plus bel exemple pour moi dans ce sens est le jean 100% compostable de la marque Freitag, qui boucle la boucle en repensant complètement son mode de production depuis la conception de la matière première et également la marque Wolford sur le même créneau qui vient de développer un collant compostable, également. Certains ont compris que nous n’aurons pas d’autres choix que de re-configurer le système et les logiciels qui vont avec. Pour d’autres, ce n’est pas encore à l’ordre du jour. J’ai entendu encore récemment, un responsable d’une usine de fabrication me dire que :”le Green comme le Made in France, ne sont que des tendances. » Alors, dans ce genre de situation je me plais pour les convaincre à les projeter dans des scenarii catastrophes pour leurs DAF, où les fabricants n’ayant pas pris les devants seraient prochainement taxés pour crime contre l’environnement. Car, la R&D est chronophage et nécessite des investissements lourds, essentiellement sur la faisabilité d’ailleurs. Elle n’est donc, selon les logiques de fabrication traditionnelle qui pensent buisness à court terme, pas assez rentable. En dépit des campagnes en 4x3 prônant l’innovation et l’économie circulaire que vous voyez maintenant un peu partout, en coulisse, rares sont les firmes qui y vont vraiment. En réalité un trop grand nombre ne font encore que du green washing. Un indice pour les détecter: plus ils en parlent moins c’est vrai.

Le rapport au temps est aussi central dans la question qui nous intéresse. Combien de temps les industriels sont-ils prêts à investir pour réellement innover ? Car, pour innover, il faut tester, rater, développer des scenarii, vérifier des hypothèses. Ce temps incompressible est pourtant celui qui sauvera nos industries. Souvent on me renvoie encore à des approches de pur buisness, de ROI (Return on Investment) qui me paraissent “has been”. Car, le retour sur investissement devrait à mon sens, à l’aube de 2020 et de la raréfaction des ressources et des matières premières, être potentiellement réévalué à la lumière de la valorisation pécuniaire du bénéfice environnemental. 

Les innovations majeures à venir reposent, là dessus : se remettre en question, repenser nos modes traditionnels de fonctionnement et de faire, parce que nous n’avons pas trop le choix en somme.

Face au monde de la Fast Fashion globalisée et du Mass market, la troisième innovation que je vois venir c’est la tendance de la personnalisation, de la différenciation, du sur mesure. Tout le monde en a de plus en plus marre de voir le même imprimé ananas, flamand rose, sur son voisin. L’industrie automobile haut de gamme/luxe l’a compris, depuis près de 20 ans (Audi, Maserati). Certainement, parce que l’aspect sériel et la standardisation sont plus voyants encore, dans cette industrie, que dans d’autres. Alors, la grande distribution textile s’essaie à ce nouveau marché et lance des concepts différenciant. Je pense à la marque Pimkie qui proposait pour une opération commerciale de customiser un bonnet en brodant à la main le prénom de la cliente ou encore au concept Bouton noir par Auchan, qui offre du sur mesure abordable, grâce à une prise de mesure en cabine body scan, permettant de créer une chemise ou un pantalon sur mesure, selon une gamme ciblée de modèles et d’échantillons de matières.

Il est à noter que ce dernier projet a vu le jour, sous l’impulsion d’une initiative d’intrapreneuriat portée par une de leur caissière. Il faut rompre avec le cloisonnement des métiers et favoriser les écosystèmes collaboratifs et l’intelligence collective, intégrer des ressources externes pour dynamiser l’innovation. Pour innover en terme de fonctionnement, il est nécessaire de mettre sur le même plan, autour de la table et en amont de la fabrication tous les acteurs du processus. Car, c’est comme cela qu’on trouve les solutions. Un ingénieur peut apporter des éclairages sur des options de débouchés pour la mise en marché et un designer peut réfléchir à des solutions techniques en amont par sa connaissance de la transformation de matière. Pour résumer : il faut encourager concrètement la transversalité des talents, mutualiser les ressources humaines et couper court aux nomenclatures datées.   

Je conclurai, par un manifeste pour l’émergence du statut de créateur-chercheur. A mon sens les créateurs-chercheurs ont une place indiscutable dans le décryptage et le développement des innovations de demain, parce qu’ils apportent des visions, testent des prototypes, essaient, ratent, recommencent et qu’il nous faut sauvegarder ce patrimoine intellectuel à haute plus value créative. Trop souvent catégorisés comme des rêveurs peu en phase avec les réalités, nous sommes en fait des leviers de croissance économique en devenir. J’en place une pour l’Herbe rouge d’Arielle Levy et son équipe, qui ont fait un travail admirable, durant de longues années notamment par leurs expérimentations autour des teintures végétales et qui ont dû récemment arrêter l’aventure, car les freins sont nombreux quand on est pionnier.  Je souhaite voir se mettre en place de réels moyens financiers, politiques et juridiques (dans le tourbillon de la révolution numérique à l’échelle mondiale, l’enveloppe Soleau et les dessins&modèles sont des protections bien fragiles pour nos idées. Il n’y a que le brevet qui paie en terme de PI) pour défendre ces approches de laboratoire à mi-chemin entre la recherche et la création, afin de pérenniser le biotope de l’industrie textile. La géante baleine sans le microscopique plancton est condamnée à disparaitre. Pensez-y et prenez au sérieux les discours des créateurs-chercheur, des marginaux, des faiseurs et pas des followers. Car, les avant-gardes utopistes préfigurent bien souvent les progrès de demain.

L'esthétique du Blurry

Je marque un temps de pause, en marchant avenue Iéna. Elle m’apparait un soir d’hiver, en détaillant le logo du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris : l’esthétique du Blurry. Cette vision aux contours indistincts, produite par un jeu de surimpressions typographiques ; ce flou m’interpelle.

Il me parle de nous, de notre rapport aux réseaux sociaux et leur turbulente immédiateté, de cette course de vitesse exponentielle. Un mouvement qui s’accélère de jour en jour, au point qu'il se révèle insaisissable. Et si l'esthétique du Blurry incarnait l’époque ? Ce geste que l’on ne peut figer, l’instabilité du sujet.

A l’image des matières fluides et vaporeuses, des pantalons et robes longues, du dernier défilé Vionnet AH2017, l’évocation du Blurry glisse vers les podiums, au travers d’une spectaculaire maîtrise du Flou qui discipline et structure ces volumes hypnotisants. Des silhouettes aux contours fuyants s'entrecroisent. Est-ce une jupe ? Une jupe-culotte? Les juxtapositions de voiles, tulles et mousselines génèrent de nouvelles transparences, qui opacifient certaines zones et en découvrent d’autres. Les plumes chez Gucci, brumisent les chevilles dans une volupté liquide. La perte de repères visuels nous étourdit et illusionne notre champ de vision.

Ce déphasage optique rappelle l’état second, où les lignes se diluent et les perspectives s’anamorphosent. La Blurry vision vient matérialiser, les effets de cette ivresse contemporaine qui anime les terrasses nocturnes et les derniers métros parisiens. Les cadres se déplacent, les distinctions se confondent, les limites s'effacent.

Une fois rentrée, je tombe sur la dernière campagne de Maison Chacok. Une femme en tailleur pantalon tangerine, auréolée d’une enveloppe gazeuse, nous lance un regard diffus. Le Blurry me poursuit. Cette photo, a priori, techniquement ratée, célèbre l’art du flou en pleine page et l’érige en parti pris esthétique manifeste. De là, à y percevoir l’instantané d’une époque troublée par la fulgurance de ses mutations, je nous laisse faire la mise au point dans quelques temps.

 

Layers addict

Fichier, ouvrir, ajouter un nouveau calque … Je ne sais si vous avez noté à quel point la culture du layer, consacrée par Photoshop, se propage à tous les niveaux de la société. Comme dans la dernière collection BCBG pour l’hiver 2017, les silhouettes s’échafaudent autour de strates textiles qui se superposent: un blazer cashmere sans manche sur un chemisier en voile de soie, des mis-bas sur un legging. Rien de neuf : le process élémentaire de l’élaboration d’un look d’hiver, en couches de vêtement me direz-vous ? Pourtant que nous dévoile plus largement la culture du layer ? Décryptage. 

 Elle s’avance dans un millefeuille de lainage rehaussé d’une ceinture corset, la femme Prada de la prochaine saison, est elle aussi, faite de layers. Chaque module est pensé indépendamment et « armurise » la silhouette, en construction par couche. Le layer agit comme un filtre. Un filtre protecteur, qui par ses empilements successifs, créé une barrière. Mais aussi, comme un filtre optique qui renouvelle les perspectives, en apportant des niveaux relief aux matières, à l’instar des cascades de volants superposés que l’on retrouve chez Fendi. C’est peut être d’ailleurs, de cela dont il s’agit : l’omniprésence du filtre dans nos quotidiens? Nous avons au fur et à mesure intégré le réflexe, d’une vision filtrée, largement nourrie par la viralité du style Instagram. Vintage, Retro, Noir/Blanc. Nous pensons « Filtres ». Mais, peut être, parce que nous aimons dans le filtre, la distanciation au réel qu’il nous procure, sa capacité à retoucher la réalité. Il l’embellit, la transforme. Le layer semble agir, comme une zone tampon, permettant d’atténuer l’impact d’une réalité, excessivement crue. 

Pas étonnant alors, que nous marquions une appétence grandissante, pour la réalité augmentée. A l’origine, rappelez-vous, les petites lunettes 3D de carton aux verres rouge/bleu, distribuées à l’entrée du cinéma. C’est probablement votre première expérience de vision augmentée, qui se cache derrière ces deux layers bicolores transparents. Depuis, l’aventure des Google glass, a maintenu éveillé, les utopies d’une réalité virtuelle palpable. Réservée, il y a encore peu, à une poignée de geeks/hackers, on la trouve désormais, à portée de smartphone avec le dernier Samsung Galaxy S6 et son casque Zeiss VR one, qui la rend réelle. Les derniers sceptiques se laisseront peut être séduire, par l’élégance des sunglasses Dior So Real, avec leurs bandes de verre, calquées sur des lignes très VR. En sirotant un drink au soleil, la culture du layer vous apparaitra transparente : améliorer l’image sans l’altérer.

WAX GIVE ME A BREAK

- La copine « Tiens ! j’ai pensé à toi l’autre jour, j’ai vu dans un magazine une jupe en wax, c’est un peu ce que tu fais, non? ». C’est fou, la dégoulinante indulgence dont on peut faire preuve,  pour épargner un profane, dans ce genre de situation. - Moi « Ah oui ! t’as vu ? il y a une grosse tendance sur l’Aaaaafrique ! C’est top!»  

En vrai, au fond de moi,  je brûlais de la contredire et de lui raconter toute l’histoire de ma collection Château-Rouge. Mais, plutôt que de plomber ce moment de “socializing” parisien, et surtout, je l’avoue, de passer pour la meuf relou, j’ai préféré ne pas relever cette énième approximation, qui venait agresser une fois encore mes oreilles. 

Car, au plus profond de moi,  il m’en importait beaucoup. JE  DE-TES-TE la mode du Wax ! Primo: parce qu’il ne va pas à tout le monde au teint (faut pas déconner), et Secondo: parce qu’il me rappelle à un stéréotype du folklore africain que j’exècre. Parce que le Wax, je n’y peux rien, m’évoque cette approximation encore : cette image fourre-tout, facile, qui ne dissocie pas culture ivoirienne, sénégalaise, togolaise, éthiopienne dans leur entité et diversité mais, fond, dans un pot commun, une esthétique standardisée, quelque peu révélatrice d’un intérêt de surface. Je me rappelle encore, un article de 2013, titrant “l’Afrique est à la Mode” (le marronnier est de retour) ! avec un peu de Keziah Jones par ci, une expo sur Johannesburg par là, le tout illustré par les sneakers Kenzo, ben oui, tout de même.. faudrait pas gâcher l’opportunité de placement de produits des annonceurs. 

L’engouement pour le Wax m’inspire une colère aussi triste que ce saupoudrage en est irrévérencieux.

Ado déjà, j’évitais les vendeurs du marché de Cocody qui voulaient me fourguer les sacs en pagne pour toutous, avec des faux imprimés Bogolan. C’est là, à Abidjan en Côte d’Ivoire, où j’ai vécu de 1989 à 1996, que je suis tombée en amour avec le Bazin.

Ce tissu noble, en coton enduit, aux motifs damassés, porté à l’occasion des grandes cérémonies en Afrique de l’Ouest, qui est tissé en Europe et teinté de façon traditionnelle, en Afrique. (oui là, volontairement j’assume d’être boring, parce qu’il vaut le détour mon sacré Bazin !) Depuis ces images de décolletés d’épaule et coiffes architecturales de Bazin riche brodés de fil d’or, jusqu’aux silhouettes des touaregs mauritaniens drapés de leur Bazin indigo, fatigués de sel et d’Harmattan à Bassam, tous ces instantanés captés à l’âge ado, ont façonné le moodboard de ma vie de créatrice.  Puis, au collège j’ai lu l’épopée de Soundjata, et l’histoire médiévale de l’empire Mandingue, j’ai bu les mots et l’éloquence des discours d’Houphouët,  j’ai vibré Eléphants le jour où ils ont été les rois de la CAN et plus tard j’ai lu Glissant.

Tout ça pour dire que petite, ce bout d’Afrique m’a inspiré le respect qu’impose la majesté des grands. J’ai appris que tu n’offrais tes secrets qu’aux initiés. Alors, tu m’as rendue curieuse, observatrice et patiente.  Je n’ai jamais compris, que beaucoup ne te voie pas avec les mêmes yeux et je n’ai jamais supporté qu’on te réduise. En quittant ma chambre, ma maison et le tarmac de l’aéroport d’Abidjan pour un aller sans retour, je me suis promise d’être ton fidèle cheval de Troie et que je te redonnerais à ma modeste échelle, le trésor que tu m’as donné en me rappelant au refrain de ton hymne national, l’Abidjanaise, que je connais aussi bien que ma Marseillaise, c’est à dire par coeur: « Tes fils, chère Côte d’Ivoire, fiers artisans de ta grandeur ! ».

C’est ce qui a motivé la création de ma 1ère collection Château Rouge, en 2010: sublimer ce Bazin, que mon enfance m’avait laissée en héritage, ce chaîne et trame fraternel. Peut être parce qu’on n’en guérit jamais comme dit l’autre et de surcroît quand on la sent malmenée, dépréciée…. Je me décide à créer un hymne à la noblesse afro-parisienne, en travaillant le Bazin avec des coupes de la couture parisienne. J’imagine une collection autour de ce royaume enfoui au nord de Paris, mis en scène dans un Street défilé et célébrant les noces de la Princesse de Barbès, par le défilé des Comtesses de Rochechouart et Marquises de Magenta, qui trinquaient au Champagne et au Bissap (que beaucoup ont découvert à l’époque). 

Cette étoffe voyageuse me parle d’un dialogue d’excellence entre deux continents, de ponts de savoir-faire. Et c’est là, toute la subtilité. Le Bazin s’est toujours fait pour moi l’étendard de cette Afrique de l’Ouest trop méconnue, l’Afrique de l’Ouest des élites, du raffinement, des lettrés, des intellos, celle des geeks, des astrophysiciens, des scientifiques de laboratoire, loin des stéréotypes populaires over datés nourris à l’esthétique d’enseignes de coiffeur afro. 

J’ai contourné les tentatives d’instrumentalisation politique qui voyaient en ma démarche un outil de médiation culturelle pour un quartier en zone prioritaire.

Persuadée que les décideurs, influençeurs éclairés saisiraient les nuances, les clins d’œil multiples et références pointues, je me suis pourtant pris le mur des étiquettes de pleine face d’un côté comme de l’autre. Force est de constater que j’aurais probablement dû investir dans des sous-titres… 

En 2015, j’ai fini d’être achevée par l’ignorance assumée d’un éminent patron de presse Mode/Haute couture, pour qui je devais écrire, qui après avoir parcouru mon lookbook, me lança « je vois, c’est un peu une mode sociale, que tu fais ».  Je compris que le jeu des étiquettes et le drame intellectuel de la pensée par hashtag avaient joué contre moi. Ben oui !  Qui dit mannequin noire (alias ma muse : Penda que je n’ai jamais vu noire mais juste prodigieusement splendide et danseuse surtout) + textile africain, dit forcément mode sociale… CQFD, alors que vous noterez, à l’évidence, on ne se demande pas si ma jupe crayon, mon short à plis creux, et ma manche gigot sont sociaux eux? (et pourtant ces symboles avaient historiquement pour moi un sens plus axé)

Calmement, je lui ai dit que ma démarche était absolument inverse. J’ai pour ne pas le mettre davantage mal à l’aise, poliment couvert sa méconnaissance coupable et ses amalgames paresseux en m’excusant, d’avoir multiplié les messages.

C’est simple après 3 collections avec le Bazin comme matière signature, je n’ai jamais trouvé de distributeur. Certes un succès commercial est le fruit d’une équation complexe faite d’imprévisibilité pour paraphraser le concept de créolisation d’E.Glissant (parallélisme avec les rhizomes) et je prends ma part de responsabilité là dedans.

Mais, quel ne fût pas mon étonnement quand j’ai découvert en 2014 une jeune marque du nom de Maison ChâteauRouge (drôle non ?), directement distribuée dans un concept-store que j’ai démarché à maintes reprises… mais qui ne faisait que du Wax !  (J’en parle en connaissance de cause, car j’ai pu juger sur pièce). J’ai eu l’occasion lors d’une soirée, de rencontrer l’un de ses fondateurs et j’ai même été étonnée par la ressemblance avec les éléments de langage utilisés. Une pure coïncidence, certainement! Bref, pour revenir aux considérations marketing il est inutile de préciser que j’ai dû faire une dizaine d’envois de mes catalogues aux acheteurs de ce concept-store, sans jamais recevoir une seule réponse. 

Alors je me suis demandée, pourquoi ? Etais-je un peu trop en amont de la tendance ?  Ou encore est-ce le storytelling qui ne fittait pas bien… peut être trop blanche pour une mode pas assez noire ?  Une chose est sûre, ne me dites plus désormais comme en 2012 que cela ne correspond pas à l’esthétique de votre boutique (Cinquantaine de refus de boutiques). Mais, reconnaissez plutôt que vos raccourcis esthétiques vous conduisent à un formatage ethnocentré, vous empêchant d’envisager des propositions disruptives, qui viendraient ébranler vos standards.

La patience inculquée dans ma tendre enfance me pousse à continuer à croire en l’utopie et aux chances de voir émerger un distributeur fin et audacieux, avec qui nous parlerons le même langage sans sous-titres et qui abhorra comme moi cette déferlante Waxophile. 

Bon, trêve d’histoires de chiffons, avant que le Bazin colonise les trottoirs de Paris, ça te dit que je t’apprenne à faire la différence entre un Java, un Woodin, un Bogolan et un Kita ? Viens, suis-moi!  “La goe blanche, là même, elle a les sciences !” Didascalie : gros tchip puissant sur la longueur avec le regard qui va avec et éclat de rire*

(*ta mère con” - Abidjan 1996)

TEXTE écrit le 9 juillet 2016 (la date a son importance ici) et que je n’ai pas publié car je l’ai fait lire à un journaliste. Désormais, je ne rougirai plus d’être légitime de partager mon vécu et mon expérience de terrain, parce que ce récit est tout simplement vrai.

La Grappe de lierre du Bal de l'Opéra - Instantanés botaniques

Un coup d’oeil à droite sur le masque de la comédie, incrusté dans les moulures dorées de la rampe du deu­xième balcon, le velours rouge étin­celle, il est 18:30, les portes s’ouvrent. Le ballet des invités entame sa cho­régraphie, par un prélude aux photo­graphes. Les flashs crépitent. Clotilde Courau dévoile, une ligne de Sylphide, sous une jupe en duo de transparence voile et velours, signée Vionnet.

Je suis aux premières loges pour le premier Bal de l’Opéra orchestré par Benjamin Millepied : je suis la branche de lierre de la cascade végétale monu­mentale qui surplombe le grand es­calier. Ce soir de septembre, l’Opéra a des airs de belle endormie. Un sfu­mato invisible emplit l’atmosphère. La lumière se fait vaporeuse. Ludivine Sagnier fend le tapis rouge, dans une sensualité piquante soulignée par les volumes ciselés d’une robe Valentino.

Au bourdonnement qui se tarit au loin, je sais que le rideau s’est ouvert. L’orchestre joue avec ardeur le Tann­häuser de Wagner et prolonge cet état de grâce, qui donne à l’Opéra une at­mosphère de conte enchanté.

Les invités sortent et on voit au loin, la gracile Nathalie Portman au bras de Benjamin Millepied, se diriger vers les portes du grand foyer. Son profil, sorti d’un tableau de Degas, est serti d’une parure Grisogono. Le bruit des couverts en argent joue une joyeuse partition cacophonique. Les plats dé­filent : Aubergine au pralin noisette, champignon et sabayon fumé par Bertrand Grebaut, Septime, Turbot vapeur, courgettes à la sichuanaise, émulsion soja par Adeline Grattard, Yam’ Tcha, Crémeux chocolat blanc, jasmin et fruits rouges par Pascal Bar­bot, l’Astrance. Un vent de fraîcheur souffle et gonfle les vertigineuses ten­tures pourpres.

23:00, le jour a laissé place à la nuit, les visages se parent de masques et les cheveux se couvrent de couronnes de fleurs. La Farandole des invités des­cend en canon les marches qui mènent à la Rotonde. Mélanie Laurent dans un plissé de lamé Blumarine, brille crument par une féminité eighties aux réminiscences de club «Réginien».

La féérie du conte se poursuit et se mêle à l’ivresse… vision fantastique qui s’offre aux convives. La fontaine a revêtu des airs de piscine à boules à facettes et derrière nos branches de feuilles, une allée de chandeliers vi­vants accueillent les invités, qui che­minent, tout en éclats de rires, vers ce parc d’attraction mystérieux. Des oi­seaux de nuits se sont joints à la fête. Les coryphées, Alexandre de Betak et André, maîtres de cérémonie de cette folie douce, ouvrent le bal, entourés de Bianca Li et Mademoiselle Agnès, dans un concert de Tequila shots qui s’entrechoquent. Il flotte dans les dé­tails de ce théâtre éphémère, le parfum sulfureux du Drugstore de la grande époque, mêlé à la torpeur d’une mai­son secondaire qu’on ré-ouvre. Confi­dents et méridiennes Napoléon III recouverts d’étoffes roses pailletées, accueillent des chuchotements, des rires et des rapprochements. Le sol est parsemé de fleurs tombées des couronnes et de rubans de satin pié­tinés. Il est 3:00, les derniers invités, concluent une dernière danse et tirent une révérence de mille feux, parmi les centaines de bougies qui bordent l’en­trée de l’Opéra.

Une sensation de tremblement me saisit soudainement. On me secoue de tout mon long. Depuis le 5ème balcon, le jardinier, décroche la grappe sur laquelle j’étais suspendue. Je re­monte par palier, chaque niveau de l’édifice et jette un oeil au masque de la tragédie, sur ma gauche. L’heure est venue, pour moi aussi de regagner les coulisses.

Il est 5:00 du matin, cou­chée dans un panier en osier, à l’arrière du camion, je repense aux lueurs déjà lointaines de ce bois secret dont j’ai été l’heureux figurant. Le rideau du jour s’ouvre ... quelques pétales de rose tourbillonnent sur les marches comme pour clore le charme et si tout ceci n’avait été qu’un songe…

Post Modern Break

Il y a 7 ans j’avais pris ma claque en voyant H2 du chorégraphe brésilien Bruno Beltrao et son crew Grupo de Rua. Un hip hop déconstruit, que les nomenclaturistes du genre, quelque peu déboussolés, préféraient classer dans la catégorie danse contemporaine, pour lui donner une caution intellectualisante. Pourtant, le hip hop était bien là : par son énergie, par son académisme, par sa rage intrinsèque. A ce moment précis, je m’étais dit que le hip hop brésilien décrochait la palme de l’authenticité, de par son ancrage dans une réalité urbaine brute et violente et par la création d’un langage et d’une esthétique qui lui est propre. 

Alors, en découvrant dans le métro, l’affiche de sa prochaine pièce au Théâtre de la ville, quelle ne fût pas ma joie, à l’idée de me reprendre une claque. Mardi soir, Rangée G, siège 17, j’écoute le doux brouhaha des cultureux qui échangent sur la dernière nomination d’untel et la baisse des budgets. Je me plonge dans la contemplation de ce cadre de scène imposant et repense à la bataille des modernes et des classiques, dont il s’est fait le témoin du temps de Nijinsky.

Noir salle, un ensemble de trois danseurs entrent en scène, avec une variation de mouvements proche de la Capoeira. La danse se fait combative et sèche, tout en saccades. Ils tournent, ils tournent sur eux-mêmes et dans l’espace jusqu’au déséquilibre contrôlé. La dynamique du Dervish vient renforcer la sensation de vertige. J’y vois en filigrane, l’allégorie d’une puissance émergente en devenir et des gaps d’inégalités vertigineux qu’elle génère. Mais aussi la mécanique circulaire de l’engrenage d’une violence présente au quotidien. La technique du « Popping » est précise, aiguisée telle une lame, et se met au service d’une danse puissante et virile.

Le deuxième tableau s’ouvre sur ces corps qui s’anamorphosent tels des mutants sortis d’un jeu d’animation. Les dos courbés, jambes pliées, jeux de bras fulgurants. Les danseurs évoluent en solo, duo, trio. Avec les jeux de lumière et l’agilité d’exécution, on ne distingue plus de forme humaine, tel un procédé de morphing en temps réel. Faut-il y voir une illustration de l’homme et de son évolution ? L’effet visuel est en tous cas spectaculaire et démontre le travail de recherche sur les possibles du corps qu’explore Beltrao avec le hip hop.

Nous sommes plongés dans le noir à nouveau. Puis, une lumière rouge incandescente apparaît dans l’obscurité. Le décor se pose : la lueur d’une lampe anti-moustique qui grésille à l’entrée de la favela. Des ombres traversent le plateau à grande vitesse ; recroquevillées sur elles-mêmes, figurant dans un mouvement stylisé la posture des brigades de la BOPE à couvert derrière leur viseur. La danse se fait plus figurative, tendant parfois à s’appuyer sur l’utilisation des codes des jeux vidéo, type Call of Duty. Des balles pleuvent, des corps tombent. L’assaut de la BOPE a été sanglant.

Noir salle, applaudissements. Puis 2ème rappel, les premières notes de Mulatu Astatke résonnent… Frise, Planche, Cadeau ! Après un salut poli et conventionnel attendu dans ce lieu, Beltrao ne renie pas ses origines et nous offre ce salut dans les règles de l’art, avec son crew. Merci pour ce point final qui fait le bridge entre le hip hop de la dalle et celui de la salle. Ce soir, j’ai vibré Post-Modern Hip Hop. L’âme du hip hop était toujours là, dans toute sa pureté et avec les contours d’un style visionnaire en plus.